Intentions artistiques
Dialogue avec Emanuel Gat
I. Un traitement théâtral hétérodoxe et contemporain
Pour Act II&III, Emanuel Gat travaille sur et avec la musique de Tosca de Puccini. Mais il choisit de s’émanciper du livret et des personnages du célèbre opéra et de proposer un autre traitement théâtral.
Pourquoi avoir choisi une musique d’opéra, et Tosca en particulier ?
L’opéra est un genre musical avec lequel je n’ai jamais travaillé. Je suis curieux de voir comment il se comporte dans le contexte de la chorégraphie et de mon processus de création.
En 2002, j’ai participé en tant que danseur à la pièce d’un chorégraphe appelé Javier de Frutos, qui utilisait le deuxième acte de Tosca. Travailler avec cette musique en tant que danseur, en a laissé une marque spécifique dans ma tête. J’y reviens des années plus tard, cette fois-ci en tant que chorégraphe.
Pourquoi faire le choix de s’éloigner de l’histoire de Tosca ?
La musique de Tosca est tout sauf abstraite, et l’oeuvre est chargée de plusieurs couches de sens, bien connues du public. Il y a l’histoire du livret dans son époque mais aussi l’histoire de la pièce, l’histoire de son auteur, de ses interprètes. C’est un défi de trouver une nouvelle manière d’aborder ces couches de sens, autrement qu’en les suivant ou qu’en les illustrant. Je me pose la question de comment dialoguer avec ces éléments, sans les ignorer, mais en laissant assez d’espace pour permettre à la chorégraphie de se déployer.
Cette démarche est assez inédite et assez ardue. Même lorsque les propositions s’inscrivent dans une esthétique très contemporaine ou offrent des variations dans le genre de l’opéra, elles s’émancipent rarement de l’histoire originelle. Ce travail se rapproche de ce que j’avais fait avec la pièce SACRE en 2004. La chorégraphie s’était éloignée des thèmes du Sacre du printemps, pour se développer indépendamment. In fine, elle y est revenue d’une certaine manière.
Je n’ai pas l’intention de changer de stratégie quant aux possibles récits qui finiront par émaner de l’œuvre. La narration est toujours une conséquence et un sous-produit indépendant. Elle émerge de la situation chorégraphique, plutôt que d’en être le point de départ.
Le registre de l’intimité, qui traverse chacune de tes pièces, aura-t-il une importance différente?
Sincèrement, cela dépend principalement des danseurs. Les pièces prennent à chaque fois des directions différentes en fonction de leur humeur, de la dynamique du groupe, etc.
II. L’audible et le visible
Le processus créatif d’Emanuel Gat met en dialogue les différents éléments qui le composent, et notamment la chorégraphie et la musique. Cette approche engendre du nouveau et provoque des découvertes sensorielles.
Comment cela fonctionne-t-il ?
C’est un processus de découverte des points de rencontre, des tensions, des parallèles, des contraires, etc.. Comment ils peuvent se compléter, se pousser, s’éclairer ou se recouvrir les uns les autres.
Au fil des années, je me suis rendu compte qu’une pièce de danse n’existe pas pleinement si l’interaction entre la musique et la chorégraphie ne préserve pas la nature séparée et autonome des deux. A cela peut s’ajouter la lumière qui est aussi un élément totalement indépendant, avec sa propre logique, identité et caractéristiques.
Toute nouvelle chose qui est la combinaison de plusieurs éléments, est le résultat d’une interaction entre des entités distinctes. Il n’y a pas de création en dehors de cette logique de base. Comme toute autre interaction dans le monde naturel. L’eau, H2O, est issue de la combinaison entre ces deux éléments séparés. Comme une expérimentation de chimie, on continue de mélanger les différents éléments et on attend de voir ce qui en sort. Cela nous guide tout au long du chemin et nourrit l’émerveillement permanent d’observer et de vivre ces phénomènes.
Tu fais souvent référence à l’espace qui s’ouvre au point de rencontre du visible et de l’audible…
Je pense que cela a à voir avec la façon dont nos cerveaux relient le visuel et l’auditif, avant même de parler de musique et de danse. Il y a quelque chose qui me fascine dans la manière dont nous traitons ce que nous entendons et ce que nous voyons à un moment donné. Cet espace détient des qualités révélatrices sur beaucoup de choses, bien au-delà d’une pièce de danse en particulier.